Attention, ces statistiques publiées par le quotidien « Tribune » sur l’accès aux soins au Sénégal ne sont pas prouvées
Dans sa parution du 29 mars 2025, le quotidien sénégalais « Tribune », rapporte dans sa une que « 3 Sénégalais sur 4 n’ont pas accès aux soins ». Dans le corps de l’article à la page 4 du journal, l’auteur ajoute que « 80 % des Sénégalais peinent à se soigner ».
La première affirmation a également été relayée le même jour par une autre journaliste du même groupe presse éditeur du quotidien « Tribune » lors de la revue de presse en wolof, langue la plus parlée au Sénégal. La vidéo publiée sur YouTube a totalisé plus de 38 000 vues.
Mais après vérification, ces chiffres ne sont pas prouvées.
Quelle est la source de ces déclarations ?
L’auteur de l’article, Ndiogou Cissé, inscrit ces affirmations dans un contexte politique bien précis. Dans son texte, il dresse un bilan critique du secteur sanitaire, un an après l’arrivée au pouvoir du duo Ousmane Sonko-Bassirou Diomaye Faye. Selon lui, les promesses d’un meilleur accès aux soins n’ont pas été tenues. Il dénonce l’état dégradé des hôpitaux, tandis que les dirigeants se font soigner à l’étranger dans de meilleures conditions.
Il associe ainsi « l’accès aux soins de santé » aux problèmes de prise en charge, de disponibilité de lit, de rendez-vous, de personnels, de spécialistes, de matériel , de plateaux techniques dans les Établissements de santé qui sont obsolètes et qui doivent être impérativement renouvelés, de mise en place urgente d’une bonne politique de maintenance du matériel , ainsi que l’aspect financier qui serait une casse tête pour les plus pauvres.
Mais en donnant les chiffres qui appuient ses arguments, Ndiogou Cissé n’a pas mentionné dans l’article la provenance ou la source de ces données.
Nous l’avons contacté pour avoir plus de détails sur les sources de ces déclarations. Il s’est engagé à répondre à nos questions mais ne nous est pas revenu, malgré plusieurs relances. Cet article sera actualisé en cas de réponse.
Affirmation 1 : 3 sénégalais sur 4 n’ont pas accès aux soins
Pour essayer de retrouver une autre source de cette affirmation, nous avons d’abord effectué une recherche en ligne à l’aide du moteur de recherche Google avec comme termes de recherche: « 3 Sénégalais sur 4 n’ont pas accès aux soins ». Aucun résultat pertinent ne renvoie à une étude ou à une publication officielle reprenant cette statistique. Elle n’est mentionnée ni dans la presse en ligne, ni sur les réseaux sociaux.
Au-delà de cette recherche préliminaire, nous avons également essayé de prendre contact avec plusieurs institutions susceptibles de produire ou de diffuser des données fiables sur la santé au Sénégal afin de trouver la provenance du chiffre. Ainsi, nous avons interrogé l’Agence Nationale de la Statistique et de la Demographie (ANSD) sur les études faites par l’institution en rapport avec l’accès aux soins de santé au Sénégal . Selon l’ANSD, les études qui évaluent l’accès aux soins de santé et à la prise en charge médicale au Sénégal s'articulent autour des Enquêtes Continue sur la Prestation des Services de Soins de Santé (ECPSS).
Les ECPSS avaient pour objectif général « de recueillir des informations sur la prestation des services de santé au Sénégal, afin d’évaluer la capacité des structures de santé et leur degré de préparation à offrir des soins de santé de qualité ».
Ces enquêtes dont la dernière date de 2019 ne contient non seulement pas la statistique du journal qui indique que « 3 sénégalais sur 4 n’ont pas accès aux soins. » mais elle ne contient aucun indicateur qui traite de l’accès aux soins de manière globale. Elle s’articule autour de plusieurs indices qui évalue l’offre des services de santé au Sénégal.
Également, nous avons échangé avec Madame Maïmouna Niass, économiste de la santé et agent à la Direction de la Plannification, de la Recherche et des Statistiques (DPRS) du ministère de la Santé et de l’action sociale, au sujet de cette statistique avancée par le journal « Tribune ».
Elle affirme d’emblée que les statistiques publiées par ce média ne proviennent pas du ministère de la santé et de l’action sociale et ne sont en aucun cas reconnues par cette institution.
Madame Niass souligne par ailleurs que la notion d’« accès aux soins » est complexe et multidimensionnelle. Elle ne peut pas être évaluée à travers un seul indicateur.
Selon elle, les principaux indicateurs permettant d’évaluer l’accès aux soins de santé au Sénégal sont détaillés dans la Lettre de Politique Sectorielle de la Santé et de l’Action sociale (LPS 2025-2029), élaborée par la DPRS. Elle précise que ces données doivent être analysées conjointement avec celles issues de la carte sanitaire nationale, afin d’obtenir une idée globale de l’état de l’accès aux soins au Sénégal.
La lettre de politique sectorielle de la Santé et de l’action sociale 2025-2029, officiellement lancée le 25 Mars 2025, est un nouveau référentiel de politique sanitaire et sociale, produit dans le cadre de l’agenda national de transformation Sénégal 2050. Elle présente une analyse et un diagnostic des facteurs du système de santé et de l’accès aux soins au Sénégal.
La Carte sanitaire est un référentiel qui décrit les ressources sanitaires et médico-sociales des régions du Sénégal et présente l’offre de santé disponible dans tout le Sénégal.
Le président de la république Bassirou Diomaye Faye en Conseil des ministres le 7 Avril 2025 date qui correspond à la journée mondiale de la santé , a appelé à un déploiement d’une nouvelle carte sanitaire
En attendant, la dernière version qui date de 2022 donne des informations sur l’accès aux soins.
Nous avons fait la vérification nous mêmes mais aucun de ces documents ne contient ni la statistique avancée par le journal ni de statistique qui renseigne sur l’accès aux soins de manière globale. D’après notre constat, les documents traitent de l’accès aux soins selon les aspects suivants : l’accessibilité géographique, l’accessibilité financière, les infrastructures et équipements, la disponibilité des services et les ressources humaines.
Dans le rapport de synthèse de la carte sanitaire de 2022, à la partie intitulée « Accessibilité géographique des services de santé » ( page 12), en parlant du rayon moyen d’action théorique (RMAT) des postes de santé et équivalents, il est même précisé en note que : « cet indicateur seul ne peut pas expliquer les difficultés liées à l’accessibilité géographique. ».
Nous avons également écrit à l’Organisation Mondiale de la Santé ( l’OMS) mais jusqu’au moment de l’édition de cet article, nous n’avons pas obtenu de réponse de leur part. Les recherches en ligne que nous avons effectuées ne renvoient à aucune statistique de l’organisation sur ce sujet.
Selon le docteur Ibrahima Pouye, cadre de gestion à la DPRS du ministère de la santé , « au Sénégal, l'expression “accès aux soins de santé” désigne la capacité pour tous les individus (sénégalais comme étrangers), quels que soient leur statut socio-économique, leur lieu de résidence ou leur appartenance sociale, de bénéficier de services de santé de qualité, au moment opportun, sans obstacles financiers ou géographiques. »
Il ajoute que cela inclut « les soins préventifs, curatifs, promotionnels et réadaptatifs, dans une logique d'équité et de participation communautaire ». Il relève de cette définition, un caractère multifactoriel de l’expression « accès aux soins de santé ».
Pour le Dr Dembo Guirassy, ancien chef de division santé de la mère et du nouveau-né, l'accès aux soins signifie aussi « pouvoir se soigner sans difficultés financières , géographiques ( éloignement de la structure sanitaire, état des routes, disponibilité d’ambulance, …). » D’après lui, ces critères doivent être renforcés par un personnel de santé qualifié qui utilise du matériel de qualité.
Compte tenu de cette définition, Monsieur Guirassy considère que , de par son caractère multifactoriel, pour évaluer l’accès aux soins « plusieurs indicateurs seront nécessaires ».
Par conséquent, l’affirmation selon laquelle 3 sénégalais sur 4 n’ont pas accès aux soins n’est pas prouvée.
Affirmation 2: 80% des sénégalais peinent à se soigner
Nous avons utilisé la même démarche qu’avec la première affirmation pour trouver la provenance de cette statistique. Ainsi, nous avons trouvé plusieurs publications de sites d’informations qui rapportent les dires de l’ancienne ministre de la santé Awa Mari Coll Seck, qui soutenait que le gouvernement de Macky Sall, le président sénégalais sortant, a trouvé à son arrivée au pouvoir en 2012 que 80% de la population sénégalaise était exclue de toute couverture maladie universelle. Une information qui a été également publiée par plusieurs ONG comme Oxfam, entre 2009 et 2012.
En creusant dans ce sens, nous sommes tombés sur un article de presse publié par Senenews, un site d’information en ligne. Cet article publié le 13 Avril 2022 est presque similaire à l’article de Ndiogou Cissé publié par « Tribune » à quelques exceptions près. On y retrouve les mêmes phrases, les mêmes paragraphes, la même idée. L’article de base charge « le député », « la voix du peuple » qui se soigne à l’étranger pendant que ses compatriotes ont des difficultés pour se soigner, Ndiogou Cissé a changé le contexte en remplaçant « le député » par « Sonko-Diomaye » et les « gouvernants ».
Dans l’article de Senenews, il est indiqué que « Malgré tout le tintamarre sur la couverture médicale, 80% de la population ne bénéficient d'aucune couverture sociale ou de maladie ». Tandis que l’article de « Tribune » affirme que
« Malgré tout le tintamarre sur l'accès aux soins de santé, 80% de la population peine à se soigner ».
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| extrait de l'article de senenews |
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| Extrait de l'article de Tribune |
Nous avons contacté l’Agence Sénégalaise pour la Couverture sanitaire universelle ( Sen-Csu) pour savoir si les 80% avaient évolué mais elle ne nous a pas donné de réponse. Dans nos recherches en ligne, nous avons trouvé que le directeur général de l’agence déclarait en 2022 que « le taux de couverture maladie était de 53,2% ».
La lettre de politique sectorielle de la santé et de l’action sociale ( 2025-2029) citée tantôt, un document récent publié en 2025 avance les mêmes chiffres. Elle indique que la « Couverture Maladie Universelle (CMU) a progressé, atteignant 53,2% en 2022 (contre 20% en 2012) »
L’information selon laquelle « 80% des sénégalais peinent à se soigner » est non prouvé.
Conclusion: le quotidien Sénégalais « Tribune » a publié dans sa une du 29 mars 2025 que « 3 sénégalais sur 4 n’ont pas accès aux soins » et a rajouté dans le corps de l’article que “80% des sénégalais peinent à se soigner”.
Nos recherches ont montré qu’il n y avait aucune publication, aucune étude publiée qui montre que “3 sénégalais sur 4 n’ont pas accès aux soins”.
Les documents officiels disponibles émanent du ministère de la santé et de l’action sociale et de l’Agence de la Statistique et de la Démographie ( ANSD) ne contiennent pas la première affirmation de « Tribune », de plus, ils n'évoquent pas l’accès aux soins comme étant un seul indicateur.
Dans ce sens, Les experts que nous avons interrogés ont établi que le terme « accès aux soins » est multifactoriel. De ce fait, il n'est pas possible de l’évaluer avec un seul indicateur. Il faudrait étudier plusieurs facteurs pour avoir une idée globale de la situation de l’accès aux soins au Sénégal.
Nos recherches ont également montré que l’auteur de l’article Ndiogou Cissé a repris un article d’un autre journaliste publié en 2022. Cet article établit que 80% de la population ne bénéficient d'aucune couverture sociale ou de maladie. Cette information est reprise par le journal de tribune en déformant la quintessence de la statistique. De plus, cette statistique sur la couverture maladie a évolué de 80% à 53,2% en 2022.
Par conséquent, les statistiques de « Tribune » sur l’accès aux soins au Sénégal sont non prouvées




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